10 jours plus tard, un vendredi, dans le parc de la Deûle.

Le trio d’adolescents s’était réuni pour la première fois depuis l’anniversaire d’Hugo. Le couple que celui-ci formait avec Mélissa semblait toujours d’actualité. Cependant, Nathan ressentait comme un hic entre les tourtereaux. L’attirance était encore présente, mais la flamme n’était plus aussi vive. Un malaise dont il pensait connaître l’origine s’était immiscé dans leur histoire.

« C’est toujours sympa de revenir ici, s’exprima Nathan. Cela rappelle le bon vieux temps où nous partions à l’aventure. Tu t’en souviens Hugo ? Nous appelions cela partir à l’aventure, alors que nous ne faisions que nous balader dans les bois, ah ah ah.

– Je m’en souviens et ça me manque, soupira Hugo. C’était sympa d’être gamin, notre seul but était de trouver un bâton en guise d’arme pour mieux affronter des monstres imaginaires.

– Tu dis ça comme si tu avais quatre-vingt ans ! N’oublie pas que tu es toujours un gamin, tu n’as que 18 ans. Même si tu es maintenant majeur, tu restes un grand enfant, clarifia Mélissa. »

            La remarque de la jolie rousse amusa Nathan. Il laissa échapper un rire franc et surenchérit avec quelques quolibets à l’égard de son ami d’enfance :

« Hey papy Hugo ! Tu en as vécu des choses l’ancêtre. Alors, c’était mieux avant ? Hein ! Hein ? »

Le doyen du trio ignora tout d’abord les remarques, puis il se mit à rire devant les mimiques de son ami qui n’avait pas l’habitude de se montrer aussi expressif. Bien entendu, Mélissa n’avait pas attendu la permission de son amoureux pour s’esclaffer elle aussi. S’il jouait le clown, Nathan était parfaitement lucide et remarqua l’inquiétude latente habitant Hugo. Il nota que ce dernier lançait de temps en temps un regard en direction d’un champ non loin de là.  chaque fois que c’était le cas, ses yeux se plantaient ensuite dans le sol, trahissant quelques rêveries. Nathan ne connaissait pas d’Hugo aussi effacé que celui d’aujourd’hui, il n’avait plus aucun doute quant à ses suspicions : son ami avait fait une grosse bêtise. Il ne restait plus qu’à le cuisiner pour en avoir la certitude, ce qu’il comptait bien faire maintenant.

L’occasion se présenta lorsque Mélissa reçut un coup de fil sans grande importance mais qui l’accapara un moment. Elle eut le réflexe classique de la personne recevant un appel téléphonique : elle s’éloigna pour mieux se concentrer sur sa conversation. Constatant qu’Hugo venait de jeter un énième coup d’œil au même endroit, Nathan en profita, il lança un premier jalon :

« Hey, mais ce n’est pas là-bas que les Justiciers sont venus piquer quelques leurs betteraves pour les balancer sur les roms ? »

Hugo conserva son regard dans le vide, il demeura immobile. Son cou était camouflé par une écharpe en laine mais cela n’empêcha pas Nathan de le repérer en train de ravaler sa salive de manière coupable. Cela faisait bientôt deux semaines que le souvenir de cette bien étrange nuit le hantait, il se sentait coupable. Comme toutes les personnes ayant commis des méfaits, il avait cette impression permanente que quelqu’un pouvait aisément le démasquer. Cette simple question prononcée par son meilleur ami le perturba. Il se demanda un instant s’il connaissait la vérité, s’il savait qu’il avait participé à cette ‘grande opération de nettoyage’, comme les Justiciers la nommaient fièrement. Quelqu’un de son entourage le savait, le mystérieux cadeau qu’il avait reçu le soir de ses 18 ans en était la preuve. Hugo avait insisté lourdement auprès de son cousin pour savoir si ce dernier avait voulu lui faire peur en lui offrant cette betterave sucrière. Ce soir-là, son cousin lui avait juré qu’il n’aurait jamais pu faire une blague aussi stupide. Donc quelqu’un le savait. Hugo s’était repassé le film de la soirée des centaines de fois dans sa tête, pas moyen de découvrir qui avait pu offrir ce cadeau d’un goût douteux. Nathan le sortit de ses pensées en lui reposant la même question. Ce à quoi Hugo répliqua rapidement sans réfléchir, pour ne pas éveiller plus de soupçons :

« Euh, oui, enfin il me semble. C’est ce que j’ai entendu dire. C’est dingue le bordel qu’ils ont foutu avec leur plan à la con. »

            Nathan analysait les réactions de son ami, il percevait la gêne dans sa façon d’être et de s’exprimer à ce sujet. Il poursuivit son investigation tout en conservant une attitude innocente :

            « Ça tu peux le dire, ils ont foutu un sacré bordel. Maintenant, il faut avouer qu’ils ont de l’imagination, il fallait y penser à ce genre de chose, et surtout, il fallait ne pas avoir les chtouilles de le faire. Ce qui m’a vraiment surpris, c’est la non-réponse de la part des roms. Au lendemain de l’attaque, la ville entière avait peur des représailles mais finalement, ils se sont contentés de prendre leur cliques et leurs claques et de déménager. Une partie des wavrinois a félicité le groupe des Justiciers sur internet pour leur ‘bonne action’. Tu en penses quoi toi ? Tu penses réellement que c’était une bonne action ?

– Non, pas du tout ! Enfin, je ne sais pas, hésita Hugo.

– Je ne comprends pas, il y a peu de temps tu étais totalement contre la présence de roms à Wavrin ! Tu devrais trouver ça cool comme action, non ? Insista Nathan. »

            Ses yeux toujours dans le vague, Hugo se tut. Il était coincé, il ne savait pas comment se défendre. De toute manière, Nathan avait déjà décodé le comportement de son ami. Il avait eu sa réponse. Le sentent chamboulé, il décida de mettre fin à l’échange de manière hypocrite :

            « Ne t’en fais pas mon pote, je suis ravi que tu aies changé d’opinion à ce sujet. Cela prouve que tu as un cœur ! Rassura Nathan. Je te sens à l’ouest en ce moment, et ça, depuis le soir de ton agression. Sache que si tu as besoin d’aide pour discuter ou même pour autre chose, je suis là mon pote. Tu commences à me faire flipper, tu agis comme moi ! Normalement, c’est à moi que revient le rôle du gars solitaire, rêveur et renfermé. Toi tu es le beau gars bien foutu et sûr de lui ! Ne l’oublie pas ! »

            Nathan donna une petite tape amicale derrière l’épaule de son ami. Il reçut un regard suivi d’un sourire crispé en échange.