Mercredi suivant vers 17h30, sur le parking du cimetière.

A l’instar de la semaine précédente, Réjane patientait bien sagement devant les toilettes préfabriquées bleues. La chasse d’eau, signal de la fin de l’émission hebdomadaire de Nathan retentit. Cette fois-ci, le garçon ne fut nullement surpris de découvrir la retraitée en ouvrant la porte. Bien au contraire, il l’avait prévu, c’était l’heure de leur rendez-vous.

« Bonjour le mort anonyme, j’ai adoré le programme du jour, félicita Réjane. Tout particulièrement ton histoire sur la sauce servie à la cantine élaborée à partir d’eau de la Deûle. Tu as tout de même une sacrée imagination, je suis impressionnée.

– Ah, parce que tu crois que c’est mon imagination ? »

            La réponse du jeune homme amusa Réjane, elle aimait beaucoup son sens de la répartie. De plus, son côté pince-sans-rire lui rappelait un de ses amis d’enfance parti trop vite. Et si ce jeune Nathan était sa réincarnation ? Pour quelqu’un qui venait de combattre une des pires maladies de cette époque, cela pouvait sembler loufoque : retrouver ce jeune homme était une chose d’une importance inestimable. Elle misait sur lui. Si elle avait pris le meilleur sur feu son cancer, c’est qu’elle avait encore quelque chose à faire sur cette Terre, quelque chose à partager, à transmettre. Avec qui ? Cela faisait une semaine que la réponse résonnait comme une évidence. Il ne restait plus qu’à son probable futur acolyte d’accepter le projet qu’elle lui avait proposé la semaine dernière. La retraitée ne voulut pas brusquer le garçon, elle lui laissa le soin d’aborder le sujet quand il le souhaiterait. Le garçon ne se déroba pas, il enchaîna sans transition :

            « Je suis partant ! Mais…

– Mais ? Interrogea Réjane.

– Mais ça me fout les boules. J’ai l’impression que nous allons nous embarquer dans un truc… Je ne sais pas comment l’expliquer… Quelque chose qui finirait par nous dépasser, confia Nathan.

– Se lancer dans un nouveau projet fait toujours peur, c’est complètement normal, tu ne serais pas humain si ce n’était pas le cas, rassura la retraitée. Je suis ravie que tu acceptes, mais ne le fais pas si tu ne le sens pas. C’est primordial !

– Je le sens très bien, enfin… Pour être honnête, sur le coup, çe ne me branchait pas du tout cette histoire. J’aime faire mes petites émissions dans mon coin, ça ne me dérange pas que mon auditoire ne soit composé que de l’homme en noir. J’aime rester discret. Et puis, il y a eu cette attaque sur les roms revendiquée par les Justiciers Wavrinois. Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. Si ce genre de chose est arrivé une fois, elle peut se reproduire encore et encore. Je ne suis pas d’accord avec ça. Ce projet sera un bon moyen de rétablir l’équilibre, voire de faire encore mieux. Je n’ai jamais aimé les conflits et je trouve ça ridicule de voir des gens taper sur d’autres gens pour de mauvaises raisons, surtout que certains cons tapent sur leurs propres voisins. Comme dirait Didier Bourdon dans Jésus II le retour ‘Vous allez vous aimer les uns les autres, bordel de merde !’

– C’est exactement ce que je me suis dit en apprenant la nouvelle de l’attaque des Justiciers, approuva Réjane. J’espérais vivement que tu acceptes : notre ville est malade, nous devons contribuer à sa guérison et je ne pourrai pas y arriver toute seule. Tu as un don pour raconter les histoires, ça nous aidera à dispenser nos appels à la fraternité. Je suis sûre que nous y arriverons. Au pire, nous aurons essayé, nous ne pourrons pas nous en vouloir. »

            Un silence d’une dizaine de secondes intervint. Il ne s’agissait pas d’un silence gênant mais plutôt d’un moment de réflexion mutuelle. Le genre de moment indispensable pour prendre un minimum de recul sur ce qui vient d’être échangé. Le jeune homme et la retraitée mesuraient muettement l’ampleur de l’engagement qu’ils étaient en train de prendre. Réjane sourit, cette nouvelle aventure l’enthousiasmait au plus haut point. Son optimisme communicatif affecta Nathan. Ce dernier oublia un instant l’attitude nonchalante propre à l’adolescent, il se laissa emporter par la douce euphorie transmise par sa nouvelle amie atypique.

            « Allez ! Et puis merde ! On y va ! Lâcha le jeune homme.

– C’est l’attitude parfaite, cher futur co-animateur ! Encouragea Réjane. Maintenant, il nous faut un nom, j’avais pensé à quelque chose de simple : ‘Wavrin FM’, on ne peut pas faire plus simple mais au moins, on sait tout de suite de quoi nous parlons. Toi qui a plus d’imagination, qu’est-ce que tu en penses ? C’est bof non ?

– Oh non, c’est le nom parfait, se ravit Nathan. Nos histoires seront tordues mais notre nom doit rester simple. Nous ne pouvons pas trouver plus fédérateur. Pour une radio wavrinoise, Wavrin FM, ça parlera à n’importe quel wavrinois ! »

            La première pierre était posée. Le projet de Réjane inspiré par l’activité secrète de Nathan prenait vie. La tâche s’annonçait colossale pour leurs frêles épaules et ils en avaient pleinement conscience. La passion qu’ils partageaient pour leur bonne vieille ville et ses habitants les rendait plus forts : cette aventure les transcendait déjà.