Dans la nuit du vendredi au samedi suivant.

            Cela faisait plusieurs jours que le forum privé des Justiciers Wavrinois était en effervescence. Internet avait la faculté de catalyser les échanges entres passionnés, lorsqu’ils avaient du temps à y consacrer. Ici, c’était le cas de l’intégralité de ses membres. Il était question de leur première sortie, de leur première action d’éclat et cela galvanisait le groupe. Sur leur espace de discussion, aucune identité n’était révélée. Même si certains membres se connaissaient dans la vie de tous les jours, au sein des Justiciers, il était obligatoire d’utiliser des pseudonymes empruntés au monde animal. Ainsi, la mystérieuse équipe était composée de Tigre, Salamandre, Moustique, Luciole, Panda ou encore Fennec. Hugo avait intégré le groupe en tant que Scorpion : un animal qui l’avait toujours intrigué en plus d’être son signe astrologique.

Moustique – le fondateur des Justiciers – venait de donner le signal sur le forum de discussion ‘Insecticide, phase 1, sécurisation’. La vingtaine de membres du groupe était si excitée par l’événement qu’aucun d’entre eux n’avait relevé l’ironie de l’ordre : c’est Moustique ordonnait la mission Insecticide. Quelques courts instants plus tard, toute la faune impliquée avait déserté internet.

Le groupe était organisé. Quinze minutes plus tard, les 7 entrées de Wavrin étaient sous surveillance des Justiciers : Les 7 guetteurs se les étaient répartis, tapis dans l’ombre, à l’abri dans leur voiture positionnées à des endroits discrets. Leur mission consistait à prévenir leurs complices de l’éventuelle arrivée de gendarmes. Deux autres voitures visitaient les rues de la ville, toujours dans l’idée de s’assurer de l’absence de forces de l’ordre. La voie était libre. Mission ‘Insecticide, phase 2, munitions’ pouvait être lancée.

Cinq minutes plus tard, les deux voitures de Justiciers en patrouille dans la ville rejoignaient leurs 12 autres camarades dans un champ à l’écart des habitations. Ces derniers avaient déjà entamé leur collecte. Comme il était courant au mois de novembre, les agriculteurs locaux avaient érigé des monts de betteraves sucrières à l’entrée de leurs terrains. Les justiciers étaient en train d’en emprunter – selon leurs dires – une infime partie. Ils étaient tous munis de sacs à patates qu’ils remplissaient de ces légumineuses. Mais pas de trop, pour que les sacs ne deviennent pas trop difficile à transporter à bras nus. Juste en cas d’imprévu. Très rapidement, la deuxième phase était réussie. Moustique annonçait le moment critique de leur sortie ‘Insecticide, phase 3, pas de quartier !’

Après une courte virée en voiture, les Justiciers se garèrent à proximité du camp de roms situé entre les appartements et l’école maternelle Jacques Prévert. Ils se scindèrent en 3 groupes pour mieux encercler les caravanes. La tension était palpable et Hugo ne se sentait plus si revanchard. Il se demanda si l’action qui allait suivre n’allait pas lui attirer des ennuis. De plus, sa conscience commençait à lui poser quelques problèmes. Il se remémora à ce moment l’histoire erronée qu’il avait raconté à Mélissa à propos de la bagarre entre les roms et son cousin. Il y avait bien eu une échauffourée, mais elle ne s’était pas déroulée de cette manière. Ce jour-là, c’était son cousin qui avait provoqué le groupe de roms. Ces roms avaient tenté d’éviter tout conflit, jusqu’à ce que cet idiot de cousin se mette à leur balancer des bouts de bois mort. L’inévitable s’était alors produit. Cet idiot de cousin qui l’avait d’ailleurs incité à rejoindre l’équipe dans laquelle il était connu en tant que Lynx. Son engagement chez les Justiciers n’avait pas tellement de sens, mais ce ne fut qu’à cet instant présent qu’il commença à en prendre conscience. Malgré ces soudaines remises en question, il ne résista pas à la pression de groupe. Sans rien confier à quiconque, il se prépara à mettre en exécution la phase 3. Il mima les gestes de ses compagnons sous l’emprise de la haine gratuite, il enfila une paire de gants noirs, une cagoule et un bandana noir pour camoufler davantage son cou et sa bouche.

Des 4 autres Justiciers avec qui il faisait équipe, Vipère, Girafe et son cousin Lynx dissimulaient difficilement leur enthousiasme, ‘de vrais allumés’ pensait Hugo. Panda semblait quant à lui plus réservé, en revanche son stoïcisme faisait froid dans le dos. Le téléphone portable – en mode silencieux – de Panda reçut un SMS de Moustique annonçant l’ouverture de la phase 3. Panda transmit l’ordre à son détachement. La blague de mauvais goût démarra. Chacun des Justiciers Wavrinois ouvrit son sac à patate et saisit une betterave. C’est Vipère qui lança la première, une sorte de gloussement de joie accompagna son geste. Contrairement à son souhait, son projectile s’écrasa sur le sol sans avoir atteint la moindre caravane. Lynx se tourna vers elle :

« Regarde bien, je te montre comment on fait pour défoncer ces putains de poubelles roulantes. »

Ses paroles avaient dégagé toute une hargne qui s’était également manifesté dans la puissance de son lancer. Un bruit sourd de tôle impacté retentit dans la nuit. Ce bruit fut vite accompagné des rires des Justiciers étouffés par les tissus camouflant leur bouche. Puis d’autres bruits sourds suivirent, provenant tantôt du groupe d’Hugo, tantôt des groupes de Moustique et de Salamandre. Il ne fallut que peu de temps pour apercevoir les lumières s’allumer peu à peu dans les caravanes victimes de ce déluge végétal. Malgré tout, aucun mouvement de la part des roms, aucun ne se risqua à sortir de son logis nomade. Quelques habitations wavrinoises commencèrent à se réveiller également. Quelques persiennes s’entrouvrirent très légèrement, laissant passer une ou deux paires d’yeux pour mieux comprendre que ce brouhaha n’était pas le fruit d’un passage extrêmement tardif des éboueurs. Là aussi, personne n’osa sortir dans la rue.

En deux minutes, les sacs furent vidés et le concert nocturne terminé. Cet acharnement de violence fut de courte durée mais ô combien intense. Panda commenta froidement :

« Voilà, je pense que ces salopards de nuisibles ont eu leur compte pour aujourd’hui. Ils ne sont pas les bienvenus, ce n’est pas Camping Paradis ici ! »

Un propos qui amusa ses coéquipiers. Hugo, fit mine de rire, cédant encore à la pression de groupe, mais il n’était pas fier de ce à quoi il venait de contribuer. Son cousin posa un bras sur son épaule et lui confia qu’il était ravi d’avoir œuvré pour leur ville.

Les Justiciers quittèrent les lieux aussi rapidement qu’ils arrosèrent le campement de leur haine. Ils regagnèrent les voitures et disparurent dans la nuit étoilée wavrinoise.