Mercredi suivant vers 17h30, au cimetière de Wavrin.

            Réjane venait de quitter La Tige. Ce dernier était par ailleurs surpris de voir la retraitée s’orienter vers la sortie du cimetière alors que l’étrange émission de radio d’outre-tombe n’était pas encore totalement terminée. Il haussa les épaules, puis ses sourcils retombèrent pour mieux se reconcentrer sur la voix grave du mystérieux animateur. Très rapidement, il ne prêta plus la moindre attention à ce qu’il pouvait bien se passer aux alentours.

            De son côté, Réjane se dirigeait vers un box bleu dont le designer avait clairement abandonné le côté esthétique au bénéfice de son aspect pratique. Elle reconnaissait que ces toilettes mobiles préfabriquées n’égayaient pas les lieux. Le témoin rouge confirmait ses prédictions : Ces sanitaires d’appoint étaient occupés. Elle se plaça à trois-quatre mètres de la porte en polyéthylène et patienta sagement malgré une montée d’excitation difficile à contenir. Quelques instants plus tard, elle sourit en entendant enfin le son de la chasse d’eau. La porte s’ouvrit, découvrant un petit blond à la peau épargnée par l’acné juvénile. Réjane extrapola son âge au premier regard : elle avait travaillé toute sa vie à enseigner à des lycéens, celui-ci aurait pu figurer dans l’effectif d’une de ses classes. Le garçon fut surpris de voir quelqu’un le scrutant de manière si intense en sortant de la cabine. Il faisait malgré tout preuve de sang-froid. Sans se déballonner, il entama le dialogue en s’excusant :

            « J’ai fini, vous pouvez y aller ! Désolé si j’ai été long.

– Tu n’as pas besoin de t’excuser mon garçon, rassura Réjane. Je n’ai pas de besoin à satisfaire. C’est toi que je suis venue voir. »

            L’adolescent feinta de ne pas comprendre, ce qui n’était bien entendu pas le cas. Il était vif d’esprit et avait déjà saisi ce qui amenait cette femme aux courts cheveux grisonnants. Il referma calmement la porte des toilettes, puis observa à son tour plus attentivement son interlocutrice, curieux d’entendre ce qu’elle allait lui dire. Cette dernière reprit, à la limite du chuchotement :

            « Pour un mort anonyme, je te trouve plutôt bien vivant, peut-être un peu pâlot. Rassure-moi, tu ne t’appelles pas Eugène ?

– Non madame, moi c’est Nathan, avoua le garçon. »

            L’adolescent avait hésité un instant à lui mentir, mais la première impression que la retraitée lui avait dégagée était positive. Il ressentait comme de la bienveillance en elle. Le fait qu’elle s’adresse à lui de manière discrète renforçait cette pensée : elle ne prenait pas cette rencontre a fortiori calculée à la légère. Elle le considérait d’une autre manière que la plupart des adultes considérait les ados. Le respect était réel, cela lui plaisait. Encouragé par la confiance engendrée par de tels égards, il passa outre sa carapace de personnage à caractère antisocial et ajouta :

            « Et vous madame ?

– Oh, oui, pardon, j’aurais dû commencer par ça, désolé Nathan. Je me prénomme Réjane, et pas madame, ni madame Réjane, simplement Réjane. Je suis une fidèle auditrice de ta drôle d’émission de radio. Enfin, fidèle depuis mercredi dernier. Pour être honnête, je l’ai entendue par hasard en me baladant dans le cimetière et elle m’a beaucoup plu. Tu as un certain talent pour raconter les histoires, tu les amènes très bien.

– Merci madame… euh, merci Réjane. Mais, comment avez-vous fait pour savoir que je suis le mort anonyme ? Et comment m’avez-vous trouvé ? Questionna Nathan.

– Tu sais, même si je suis à la retraite, j’ai enseigné les maths toute ma vie, alors j’ai la fibre pour résoudre les équations à plusieurs inconnues. Dans ton cas, même si cela m’a amusé d’imaginer une âme errante raconter ses histoires à la façon d’une émission de radio, je n’ai pas pu m’empêcher de rechercher une explication. J’ai mis trois jours à trouver la solution, je suis revenue ici le lendemain, puis le surlendemain. Et oui, je suis tenace ! L’épiphanie s’est produite lorsque j’ai entendu le même bruit de friture dont tu te sers pour débuter et conclure ton émission. J’ai aperçu quelques secondes plus tard – au loin – un promeneur sortir de ces toilettes. J’ai alors compris ! Il y a comme un effet d’écho depuis cette cabine vers l’emplacement vide du cimetière où se trouve actuellement l’homme en noir. J’ignore ce qu’il y a sous terre en ces endroits, mais très certainement une explication rationnelle. »

            Pour sa trouvaille, Nathan félicita Réjane par un sourire teinté de gêne. Cela faisait deux ans qu’il s’amusait à sortir de sa maison en douce pour aller s’adonner à ce loisir atypique. Depuis ce jour, il n’était plus l’unique gardien de son secret. Cette nouvelle composante le désorientait quelque peu et Réjane s’en était rendue compte, elle ne laissa pas le temps au garçon de se déconfire :

            « Tu n’as rien à craindre de moi Nathan, ton petit secret sera bien gardé. J’ai quelque chose d’amusant à te proposer. C’est d’ailleurs pour ça que je suis venue te trouver aujourd’hui. Mais avant d’aller plus loin, tu dois me promettre une chose.  partir de maintenant, tu vas me tutoyer. »