Samedi matin suivant à 11 h, dans la chambre de Nathan.

            Cela faisait plusieurs fois que la sonnerie de son téléphone portable retentissait. L’adolescent n’avait jusqu’alors daigné répondre : il souhaitait profiter de sa grasse matinée. Il avait passé une grande partie de la nuit sur son ordinateur, un de ses grands loisirs. Il n’avait pas pour habitude de recevoir de sollicitations via son terminal mobile mais il n’avait pas encore l’esprit assez clair pour se rendre compte de ce fait – pour lui – peu ordinaire. Des bips annonciateurs de SMS se mêlaient à l’irritante musique, la personne souhaitant entrer en contact avec lui insistait grossièrement. Cela n’était pas le genre de n’importe lequel de ses proches. Au bout de quelques minutes, Nathan se décida à se pencher sur la nature de ce réveil brutal.

Il fut surpris de constater que Mélissa en était à l’origine. Il n’avait jamais eu de réel contact avec elle en dehors des moments partagés avec Hugo, l’autre larron de leur trio. Cela, par respect pour la relation amoureuse qu’elle entretenait avec ce dernier, mais également car la jolie petite rousse ne l’intéressait pas. Selon lui, elle était trop sensible aux modes, elle suivait trop les codes. Seule sa culture générale raisonnablement fournie ne la rendait pas totalement ennuyeuse. Merci à son père avocat qui a œuvré en ce sens dès son plus jeune âge.

Avant d’écouter les messages laissés sur son répondeur, Nathan commença par lire les SMS. Ils étaient brefs : ‘Il faut que je te parle, c’est au sujet d’Hugo, c’est important !’, ‘Réponds-moi s’il te plaît !’ ou encore ‘Nathan ? Hugo a eu des problèmes !’. Ces appels à l’aide réveillèrent plus rapidement que prévu l’adolescent. Il ne prit pas la peine d’écouter son répondeur, il appela directement Mélissa, qui décrocha instantanément. Cette dernière ne cachait aucunement ses émotions, sa voix trahissait une inquiétude couplée d’un sentiment de panique. Après l’avoir brièvement remercié pour son appel, Mélissa se confia à Nathan :

« Je devais voir Hugo ce matin, il devait venir me chercher à 9h mais il n’est pas venu. Ce n’est pas dans ses habitudes d’arriver en retard, c’est même souvent le contraire, alors je l’ai appelé mais il ne m’a jamais répondu. J’ai insisté car je n’aime pas rester sans signe de vie.

– Mmm, je confirme, glissa Nathan.

– Je ne suis pas très patiente, avoua Mélissa avant de poursuivre. Il a fini par m’envoyer un SMS pour me dire qu’il était malade et qu’il ne pourrait pas me voir du week-end. Je ne l’ai pas cru, il allait parfaitement bien hier soir quand il m’a raccompagnée en rentrant du lycée, à la sortie du train. Alors j’ai insisté, j’ai continué à l’appeler mais il ne répondait toujours pas. Je n’ai pas reçu d’autre SMS de sa part. J’ai d’abord pensé qu’il ne voulait plus de moi…

– C’est bien souvent la première chose que s’imagine une fille dans ce cas de figure, s’amusa Nathan malgré la détresse de Mélissa.

– S’il te plaît Nathan, il n’y a rien de marrant là-dedans ! Objecta Mélissa. Donc oui, j’ai cru qu’il y avait une autre fille dans le coup. Alors je lui envoyé des SMS pour le lui demander. Là, par contre, il m’a rapidement répondu qu’il était réellement malade et qu’il n’était pas question d’une autre fille.

– Et c’est bien souvent la première chose que répond son copain dans ce cas de figure, renchérit Nathan.

– Nathan ! Rabroua la jolie rousse. Bref, j’ai continué à le questionner pour en savoir plus, je ne croyais toujours pas à sa soudaine maladie. Tout ce que j’ai reçu, c’est un dernier message plutôt court ‘Je m’endors’. J’ai décidé d’aller chez lui pour vérifier mais je n’ai pas tapé à la porte. Je t’épargne les détails sinon tu vas me prendre pour une psychopathe, sache juste que je connais un moyen pour espionner ce qu’il se passe dans sa véranda.

– Tu es sérieuse ? Tu espionnes les pauvre gens chez eux ?

– Ce n’est pas la question Nathan ! Je continue. Il passe souvent dans sa véranda car quand le WiFi plante – ce qui arrive souvent chez lui en ce moment – c’est là qu’il capte mieux le réseau. Et comme en ce moment il est accro à un jeu sur son smartphone, je m’attendais à l’y voir. Et là bingo ! Je le vois ! Il ne semblait pas malade, en revanche son visage était amoché, comme s’il s’était pris des coups de poing dans la figure.

– Wow, et qu’as-tu fait ? Questionna Nathan sérieusement.

– Je suis revenu dans la rue et je suis allée sonner chez lui. Sa mère a été surprise de me voir en ouvrant la porte. Elle m’a servi le même mensonge que son fils, qu’Hugo était malade et qu’il se reposait dans sa chambre. Je lui ai alors dit que je savais pour ce qui était arrivé à son visage. Elle est restée plantée sur le pas de la porte, sans savoir quoi me répondre. Alors j’ai ajouté que je savais qu’il ne dormait pas et que je souhaitais lui parler. Elle m’a ouvert le passage sans discuter, elle s’est contentée de soupirer, sans doute de honte.

– Cela ne m’étonne pas de sa mère, commenta Nathan. Elle n’a jamais été très à l’aise avec les situations de ce genre. Il n’y a sans doute pas plus pieux à Wavrin.

– C’est de famille, Hugo a lâché le même soupir lorsqu’il m’a vu débarquer dans la véranda. Je lui ai demandé ce qui était arrivé à son visage. Il m’a d’abord expliqué qu’il avait glissé en sortant de sa douche et qu’il s’était mangé le rebord du lavabo en pleine tête. Je lui ai reposé la question une seconde fois, en le fixant l’air de dire ‘ Tu me prends pour un jambon ? ’.

– Ah ah ah, excellent ! Cette expression m’a toujours fait rire.

– Hum, oui, reprit Mélissa. Donc, je disais. Il m’a raconté la vérité. Il m’a expliqué qu’il était allé faire un foot avec son cousin à La Passerelle. Tu sais, le cousin que je n’aime pas trop. Puis ils se sont fait insulter par trois roms de passage. Son cousin n’a pas pu s’empêcher de leur répondre. Une bagarre entre un des roms et son cousin a éclaté. Hugo a tenté de les séparer, c’est à ce moment qu’il a pris un coup dans la tête. La bagarre a mal tournée, d’autres roms sont arrivés. Hugo et son cousin ont dû fuir, ils se sont enfoncés dans le parc de la Deûle et se sont séparés. La nuit commençait à tomber, cela a aidé Hugo, il a profité du crépuscule pour semer ses poursuivants et se cacher sous le petit pont en bois du côté des Ansereuilles. Il est ressorti de sa planque une heure après, lorsque les roms avaient abandonné leur traque. Mon pauvre chéri, tu imagines ce qu’il a vécu ?

– Cela faisait un moment qu’il ne s’était pas retrouvé dans ce genre d’embrouille. Mais, si tout a fini par s’arranger, pourquoi voulais-tu absolument m’avoir au téléphone ce matin ? S’étonna Nathan.

– J’ai bien peur que les embrouilles ne fassent que commencer. Tout à l’heure, j’ai profité d’un moment où il était parti aux toilettes pour jeter un œil à son téléphone et j’ai vu quelque chose qui ne m’a pas enchantée du tout : Hugo est un membre actif des Justiciers Wavrinois et leurs projets à court terme ne sont pas jolis jolis ! »