Mercredi 11 janvier 2017, 16h52, dans le havre de Réjane.

Nathan et Réjane passaient une dernière fois en revue les divers sujets qu’ils allaient aborder lors de l’émission du jour. Le programme ne convenait qu’à moitié à l’adolescent :

« L’actualité a été pauvre cette semaine, il n’y a pas grand-chose à dire. C’est con parce que la chasse au Petit Eugène de jeudi dernier a été un succès. Nous avons le vent en poupe comme – disait mon grand-père – il faut en profiter tant que ça dure.

– Il n’y a pas de raison de se mettre la pression, lorsque tu t’amusais à animer ta radio d’outre-tombe au cimetière, tes sujets étaient essentiellement hors du temps, déconnectés de la réalité. C’est ce qui fait ta force : ton imagination. Si tu es en panne d’inspiration, rien ne t’empêche de piocher dans tes anciennes histoires : à part La Tige, personne ne les connait, proposa Réjane.

– C’est justement ce que je veux éviter, je ne veux pas devoir puiser dans le vieux. Ça va peut-être te paraître bête, mais je m’ennuierai si je devais réchauffer des anciennes chroniques. Je l’ai fait mercredi dernier car c’était un moyen amusant de tester notre popularité. Là j’ai besoin de plus de contenu. Tiens, tout à l’heure tu m’as raconté un truc bizarre sur un gars qui récupérait de l’eau de la Deûle. Tu n’en sais pas plus ? Interrogea le garçon.

– Je ne pense pas que ce soit une bonne idée Nathan, nous ne pouvons pas parler de ça à l’antenne, ça pourrait avoir de graves répercussions sur son commerce. Il ne faut pas perdre en tête que notre radio se veut divertissante, notre rôle n’est pas de dénigrer ni d’offenser qui que ce soit en balançant des rumeurs infondées.

– Elles ne sont pas infondées, tu l’as vu de tes propres yeux ! Qu’est ce qu’il y a de mal à prévenir les wavrinois d’une pratique douteuse qui pourrait mettre leur santé en péril ? Insista Nathan.

– Je refuse que tu en parles, un point c’est tout ! Rétorqua la retraitée. Je suis déjà allé plusieurs fois dans son commerce, je n’ai jamais été déçue. Et puis c’est un homme bon, j’en suis certaine, je l’ai senti dès la première fois où je lui ai parlé.

– Bon, d’accord… d’accord, se résigna Nathan. »

Réjane eut le pressentiment désagréable qu’elle n’était pas parvenue à convaincre le jeune homme. Elle avait noté que la soudaine notoriété de leur radio pirate avait rendu son acolyte un peu trop impétueux en plus de gonfler son égo. Cette intuition s’amplifia lorsqu’il changea rapidement de sujet, comme pour mieux noyer le poisson. Il évoqua le dernier papier du correspondant local de presse paru la veille au sujet du rassemblement de jeudi dernier. Il se moqua surtout du titre de l’article ‘107 ans sans avoir été trouvé, Petit Eugène bat le record de cache-cache’ :

« Franchement, c’est quoi ce titre à la con ? Comment ce Michel veut être pris au sérieux ? En plus si tu lis le texte, il n’y a rien d’intéressant, ça parle à peine de Wavrin FM. Il raconte surtout le déroulement de la soirée et se contente de citer quelques personnes présentes, et encore, je doute qu’une personne interviewée à la va-vite réponde un truc du genre ‘Oui, je suis fière d’être à l’initiative de ce rassemblement. Je me suis dit qu’en organisant cette virée, cela fédèrerait mes concitoyens autour d’un objectif peu banal, c’était un moyen original de nous sortir de ce quotidien souvent morose en cette période de crise.’ Nan mais sérieux, tu y crois Réjane ? Je dirais plutôt que celle qui a été interviewé a dû répondre un truc du style ‘Hein ! Euh, bah ouais, j’ai lancé ça pour me taper un bon délire avec mes copines. Ça avait l’air de suivre sur Facebook alors on a décidé d’ouvrir le truc aux gens de Wavrin.’ »

– J’avoue qu’il a tourné le truc de manière pompeuse, approuva Réjane. Mais tu sais, ils le font tous. Même Manu le faisait.

– Manu ? Questionna l’adolescent.

– Même si tu es jeune, je suis sûre que tu as connu Manu. Tu as dû le croiser sans savoir qui il était : il est décédé l’année dernière, il était un grand bonhomme, une figure emblématique de notre ville. Chez nous, il était surtout reconnu pour avoir été correspondant local de presse pendant 25 ans, une mission qu’il assurait chaque jour avec brio : pas une seule information ne circulait à Wavrin sans qu’il ne le sache. Mais ce serait réducteur de cantonner Manu à cet unique statut de ‘journaleux’, cet homme a eu de nombreuses vies, il a connu la 2ème guerre mondiale, il y a même participé en tant que maquisard, il n’a pas toujours vécu par ici. C’est par la suite qu’il est venu vivre dans le Nord avec son épouse. Je me souviens qu’à une époque il a également fait partie du conseil municipal. Je pourrais en raconter d’autres sur sa vie mais la liste de ses accomplissements est tellement longue… et je n’ai pas vu le temps passer, s’affola soudainement Réjane. Nous allons devoir démarrer l’émission.

– Merci Réjane ! Sourit le garçon.

– Merci ?

– Le voici le sujet qu’il nous manquait, je l’aborderai vers la fin du programme, se réjouit Nathan. Allez, maintenant, place à Azur et Argent. Nos auditeurs encore plus nombreux doivent certainement trépigner d’impatience. Rendez-vous à la fin ! »

Nathan fit un clin d’œil à Réjane. Cette dernière demeura une attitude neutre. Elle soliloqua ‘décidément, il prend vraiment trop d’assurance en ce moment ce garçon, ça va lui jouer des tours.’

A l’instar des semaines précédentes, l’émission se déroula sans encombre. Réjane se sentait de plus en plus à l’aise dans son rôle d’animatrice radio, cela en dépit d’un Nathan qui commençait à prendre un peu plus de place. De toute manière, leur association avait démarré avec cette configuration : le petit jeune était le maître en la matière, elle était l’apprentie. Le duo aborda les différents thèmes qu’il avait convenu de visiter. Puis vint la dernière partie de leur émission, celle généralement plus sensible aux improvisations de Nathan. S’appuyant sur les propos de Réjane pré-émission, l’adolescent ouvrit une discussion à propos de Manu. Il n’hésita pas à tourner la séquence en interview. Réjane – toujours sous-couvert du pseudonyme Azur – répondait aux questions du jeune homme en tant que spécialiste de la vie de cette personnalité locale disparue. Elle n’aimait pas la tournure que prenait l’échange, le garçon s’emballait. Il se permit d’embrayer sur une ouverture sortie de nulle part :

« Ne trouvez-vous pas que nous devrions mettre à l’honneur ce genre de personnage ? Tenez, pourquoi pas une rue à son nom ? C’est quelque chose qui a été fait avec Achille Pinteaux à une époque, plus récemment avec Maurice Vandaele ou encore plus proche : Mademoiselle Lespagnol. Nous avons des rues avec des noms sans saveur, je pense aux rues qui ont des noms de fleurs, rue des roses, rue des jonquilles… ou même celles qui ont des noms de région, rue d’Aquitaine, rue d’Alsace-Lorraine… Ce n’est franchement pas terrible. Sortons du lot ! Je serais fier si ma ville rebaptisait une rue au nom de Manu. Pourquoi pas la rue qui accueillait sa maison ? Vous noterez que le destin a tout fait pour nous pousser à agir dans ce sens ! Il vivait dans la rue des résistants, et il a lui-même été un résistant. Oui, je vous le répète, c’était prédestiné. Si des élus nous écoutent, qu’en pensez-vous ? Ça vaut le coup d’y réfléchir, non ? En plus vous ne vous mettrez pas à dos les défenseurs du devoir de mémoire. »

L’émission se conclut sur cette drôle d’improvisation. Elle eut comme effet de rassurer Réjane : son souhait de ne pas tomber dans le piège facile de la médisance gratuite avait été respecté par Nathan. Le débat que ce dernier venait de lancer sur les ondes conservait l’esprit de divertissement positif qui tenait tant à cœur la retraitée. Il ne restait plus qu’à en observer les retombées.