Le lendemain, jeudi 5 janvier 2017, 19h07, parc de la Deûle.

Nathan ne rêvait pas. Les conversations qu’il avait suivi la veille sur le groupe Facebook de la ville avaient bel et bien débouché sur cette drôle d’escapade nocturne. Il reconnaissait intérieurement avoir été surpris, il ne s’attendait pas à ce que cette idée farfelue se transforme en véritable mobilisation : il assistait en ce moment précis à cette battue surréaliste. Le rendez-vous avait été donné à 19 heures précises à l’entrée de la Grande Allée, à côté du stade de football communal. De là, la centaine de wavrinois qu’il avait recensée s’était alors dirigé vers les parties boisées du parc de la Deûle. La colonne s’était ensuite arrêtée au point de ralliement idéal : La Butte aux Alouettes, l’endroit considéré comme le point culminant du secteur, ridiculement plus élevé de quelques mètres que les alentours.

Chacun de ces chasseurs d’ectoplasmes n’attendaient pas la même chose de cette sortie insolite : certains y participaient pour son côté amusant, d’autres car ils croyaient réellement à cette histoire de fantôme, quelques-uns pour le simple plaisir de pouvoir dire un jour ‘J’y étais !’ Tous partageaient un enthousiasme non dissimulé même si la peur de rencontrer un revenant se lisait sur quelques visages. Nathan était également étonné de compter des ‘vrais adultes’ parmi les curieux ayant fait le déplacement.

Des groupes d’une douzaine de personnes s’étaient constitués – souvent par affinités – pour mieux se diviser et ainsi quadriller la zone. La véritable traque au Petit Eugène pouvait commencer. Nathan avait intégré le groupe d’adolescents mené par Mélissa. Pour l’occasion, le jeune homme endossait le rôle d’un suiveur. Il était fier de l’effet qu’il avait produit et préférait demeurer discret à ce propos. Hugo était là aussi et se comportait également comme un suiveur, pour d’autres raisons : Il avait uniquement joint le mouvement pour faire plaisir à sa petite amie. Malgré le fait qu’il ait écouté la dernière émission de Wavrin FM, il n’était pas aussi emballé que Mélissa par cette légende urbaine. Les jeunes qui accompagnaient ce trio étaient exclusivement des connaissances de la jolie rousse. Cette dernière était parvenue à créer une émulation autour de ce que proposait la radio wavrinoise.

Nathan de réjouissait du spectacle : les concentrations de faisceaux de lumières projetés par les lampes de poches se séparaient peu à peu pour disparaître dans les ténèbres de la nuit hivernale. La température était par ailleurs très douce comparée à ce qu’un habitant du nord de la France subit généralement à cette période de l’année. Cette nuit, les bonnets et les doubles couches d’écharpe étaient inutiles. Un brin rêveur, Nathan se permit de partager :

« Ça ne vous donne pas l’impression d’être à une chasse aux sorcières ? Comme au Moyen-Âge !

– Oui, c’est vrai, s’exclama Mélissa. En espérant qu’on ne tombera pas sur une sorcière. Imagine qu’elle nous balance un mauvais sort. Et si elle nous transformait tous en crapaud ?

– Ça c’est pas bon pour vous, moi, je m’en fiche, je suis immunisé. On m’a déjà lance ce sort à la naissance ! Plaisanta Nathan. »

L’autodérision de l’adolescent eut comme répercussion de briser la tension qui commençait à gagner le groupe au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans l’obscurité des bois. Bon public, Mélissa se mit à rire. Le reste du groupe – à l’exception de Nathan et d’Hugo – l’imita. C’est finalement dans une atmosphère relativement décontractée que le groupe entama sa chasse aux fantômes. D’une progression lente mais non moins attentive à l’environnement qui les entourait, la fine équipe se fraya un chemin à travers les arbres dénudés. Un premier quart d’heure s’écoula sans qu’aucun membre du groupe ne perçoive le moindre signe d’une présence surnaturelle.  La motivation n’en fut pas affectée pour autant. C’est alors qu’Hugo, jusqu’alors muet, cessa sa marche et posa sa main sur l’épaule de Mélissa. Il lui chuchota :

« J’ai entendu un drôle de bruit, tu n’as pas entendu ?

– Euh, non, quel genre de bruit ? Interrogea-t-elle à voix basse.

– Une espèce de rire d’enfant, mais c’était étouffé, ajouta Hugo.

– Euh… ça venait d’où ? S’inquiéta Mélissa. »

Hugo pointa une direction du doigt. Sa petite amie ordonna discrètement aux autres de ne plus bouger pour mieux tendre l’oreille et tenter de capter à son tour le mystérieux rire d’enfant. Le silence fut total. Une poignée de secondes plus tard, un rire juvénile semblant lointain retentit. D’un hochement de tête, Hugo confirma qu’il s’agissait bien de celui-ci. La tension regagna instantanément l’escouade d’adolescents. Les sourires disparurent des visages, un masque d’inquiétude les remplaça, même le grand gaillard d’Hugo parut tout de suite moins serein. Ils comprirent qu’il y avait quelque chose qui traînait dans les bois. Et ce quelque chose leur semblait sinistre. Chloé, la voisine de Mélissa, proposa de rentrer sans plus attendre. Plusieurs approuvèrent cette idée. Chamboulée mais non résignée, Mélissa s’y opposa :

« Nous râlons souvent auprès de nos parents parce qu’ils nous empêchent d’avoir des sensations fortes. Maintenant que c’est possible, nous n’allons pas nous enfuir comme des pauvres lavettes. De toute façon c’est sans risque, sur Wavrin FM, Argent a expliqué que le fantôme de Petit Eugène avait pris la fuite sans l’attaquer. Il avait juste ressenti un léger mal de crâne toute la nuit. Rien d’insurmontable. Allons voir s’il est là-bas ! »

L’adolescente prit la main d’Hugo pour l’inciter à l’accompagner. Ce qu’il fit, circonspect. Les autres membres du groupe les suivirent, toujours en silence et à faible allure, laissant le couple prendre un peu d’avance. Le rire retentit une fois de plus, de manière plus sonore malgré un son toujours étouffé. Il provenait de derrière un grand arbre situé à une dizaine de mètres de la tête de l’équipe. Le groupe ralentit davantage sa vitesse jusqu’à un immobilisme révélateur d’un manque de courage général. Mélissa réclama discrètement à Hugo d’aller voir seul. Il rechigna puis abdiqua devant l’insistance de sa petite amie. Sous les regards inquiets de ses coéquipiers, il atteignit le grand chêne pour le contourner et disparaître du champ de vision des autres. Le silence s’accentua, personne n’osa parler. Au bout d’une poignée de secondes à la limite du supportable pour la jolie rousse, elle se décida à intervenir à voix haute :

« Hugo ? Hugo ? Ça va ? Tu as vu quelque chose ?

– Mmm, non, enfin, il n’y a pas de fantôme, répondit-il. Il y a juste un truc un peu bizarre ici, viens voir ! »

A moitié rassurée par les derniers propos de son amoureux, elle se rapprocha du chêne pour le rejoindre. Elle le contourna pour tomber nez à nez avec une silhouette au visage difforme et d’une pâleur effroyable. Elle hurla de toute son âme et tomba sur place de peur. Son cri eut comme effet de glacer le sang du reste du groupe resté en retrait. Hugo sortit de la cachette qu’il avait occupée durant la dernière vingtaine de secondes et s’approcha de Mélissa : il se pencha pour l’aider à se relever. De sa main gauche, il pointa sa lampe de poche en direction du visage. L’adolescente découvrit Nathan en train de s’esclaffer. Ce dernier s’était amusé à poser sa lampe de poche sous son menton :

« Mais qu’est-ce que t’es con ! Je te déteste ! T’es sérieux à faire ce genre de chose. Et toi là gros débile, tu l’as aidé, t’es encore plus con que lui !

– Ca valait le coup, si tu avais vu ta tête ! Jubila Nathan. »

Les deux garçons se tapèrent dans la main, fiers de leur farce. Vexée, Mélissa ne put s’empêcher de les rabrouer :

« Vous êtes vraiment les gars les plus cons et les plus nuls de la planète, je vous assure !

– Qui est le plus nul ? Tu n’as rien vu venir, tu n’as même pas grillé que Nat n’était plus avec nous depuis dix minutes.

– Ouais, ben s’il me refait ça, ça sera pour toujours qu’il ne sera plus avec nous. Pire, il ne sera plus de ce monde, menaça-t-elle. »

Nathan était satisfait de son astuce. Il pouvait maintenant passer à sa deuxième blague de la soirée, celle-ci était d’un genre différent et devait cibler quelqu’un d’autre.