Mercredi 4 janvier 2017 à 17h13, sur Wavrin FM.

« […] Suite à notre chronique insolite de la semaine dernière, vous avez été nombreux à examiner la brouette décorant la place de la mairie. Azur et moi-même en sommes heureux. Cela est lourd de sens pour nous car nous en tirons deux constats positifs : Vous vous intéressez à notre émission et surtout, vous vous intéressez à notre ville ! C’est important de le souligner à une époque où chacun tend à se concentrer sur son nombril. Nous avons également remarqué que certains se sont amusés à émettre des hypothèses à propos du message caché sous la brouette. J’ai moi-même mené mon enquête et je peux vous annoncer que vous aurez beaucoup de mal à croire ce que j’ai découvert.

Les services techniques wavrinois m’ont confirmé que la brouette a été installée à cet endroit en 2009. En revanche, elle est bien plus vieille que son apparence le laisse supposer : elle a été restaurée et provient d’une vieille ferme rasée depuis longtemps. Aucun des agents communaux n’a su me donner plus d’informations à ce sujet. J’ai une surprise pour vous, chers auditeurs : l’une de mes sources m’a fourni les renseignements dont j’avais besoin pour vous partager aujourd’hui ma théorie.

Si vous avez attentivement observé la brouette, vous avez remarqué deux séries d’inscriptions gravées sur le bois. Une aisément visible sur son flanc ‘PM  02 2009’, une autre plus discrète évoquée la semaine dernière : ‘Je suis désolé fiston ! PM 1909’. Ces initiales ‘PM’ m’ont particulièrement intrigué. Je suis parti du principe qu’elles étaient liées au passé de l’objet. Depuis 1909, plusieurs fermes ont disparu du paysage wavrinois. Cela n’a pas été simple de récupérer les noms de leur propriétaire respectif, j’y suis tout de même parvenu. L’une d’elle appartenait à un certain Pierre Martin. Un des aînés que j’ai interrogé se rappelait de cet homme : son grand père l’avait connu et lui avait raconté sa triste histoire. A vous de juger de son degré d’authenticité, je ne fais que vous la retranscrire. »

Au fur et à mesure qu’il développait sa chronique, Nathan se régalait. Il avait recyclé sa propre légende urbaine à propos de l’apparition de l’enfant perdu dans les bois. Voilà en quoi consistait son expérience, il souhaitait voir à quel point les wavrinois pouvaient réagir à ce genre de rumeur. Il imaginait des groupes d’aventuriers occasionnels se monter pout explorer le parc de la Deûle la nuit, lampe de poche à la main. Il se délectait à l’idée de constater une telle fable se propager. Il usait d’une diction plus lente, pour accentuer l’aspect sombre de la prochaine partie du récit. Réjane était en admiration devant la qualité de narration du jeune homme. Elle se surprenait à abandonner son rôle de co-animatrice l’espace de quelques minutes pour se contenter d’écouter son partenaire.

« Lors d’une année de disette, Pierre Martin s’était retrouvé en grande difficulté financière. Les récoltes avaient été tellement mauvaises qu’il avait été contraint de revendre ses chevaux pour s’en sortir. Hélas, il n’avait fait que repousser l’échéance de la faillite de trois mois. Un jour de grisaille, un drôle de voyageur était venu taper à sa porte. Il prétendait être un mystique itinérant désintéressé, seul le bonheur de ses semblables le motivait. Il avait rapidement convaincu l’agriculteur qu’il connaissait sa situation financière désastreuse. Il était prêt à l’aider en lui promettant fortune et abondance en échange d’une seule chose : une partie de cache-cache dans les bois avec son fils.

Son fils était un garçon de huit ans très apprécié de ceux qui le côtoyait, il était adorable, courtois et toujours souriant. Tout Wavrin le surnommait Petit Eugène. Vous avez certainement une petite idée de la suite de l’histoire. Acculé par les dettes, Pierre Martin accepta immédiatement la proposition de l’étranger. Une idée dramatique : Il ne revit jamais ni son fils, ni le mystique. L’ironie du sort voulut que les récoltes suivantes fussent luxuriantes et il ne connut plus jamais la pauvreté. L’homme devint fou et se mit à inscrire cette phrase ‘Je suis désolé fiston !’ partout où il le pouvait, y compris sur sa brouette. Il assassina son épouse avant de se donner la mort un soir de décembre 1909, sombrant dans le désespoir. Considérée comme hantée, la ferme ne trouva aucun repreneur et fut rasée.

Je dois avouer que l’idée d’un lieu hanté à Wavrin m’a beaucoup amusé. Je n’ai pas pu m’empêcher de me rendre dans le secteur correspondant à l’ancien emplacement de la ferme de Pierre Martin. Je n’ai rien senti de particulier, par contre, en m’enfonçant un soir au cœur des bois du parc de la Deûle, j’ai fait une rencontre qui m’a glacé le sang. Je me suis retrouvé pratiquement nez à nez avec un petit garçon à la peau très pâle. Il portait des vêtements d’une autre époque, il souriait sans montrer ses dents, il avait un visage angélique. Je me suis frotté les yeux, je n’y croyais pas, et pourtant c’était bien réel. Ce garçon, c’était Petit Eugène ! Ou alors son fantôme. Je l’ai appelé par son nom, il m’a fixé intensément puis il s’est mis à courir à une vitesse incroyable. Je ne pouvais le poursuivre, même Usain Bolt aurait été incapable de le rattraper. Je n’ai même pas tenté de suivre sa trace, il n’y avait d’ailleurs aucune trace au sol à l’exception d’un mouchoir en tissus à carreaux. Je l’ai ramassé, il était propre. Je l’ai déplié et j’y ai trouvé une inscription brodée ‘Je suis caché, tu ne me trouveras pas !’ […] »

Réjane contemplait Nathan : ‘Où va-t-il chercher tout ça ?’