Le mercredi suivant, vers 15 h, rue Clémenceau.

            Pour Réjane, retrouver la routine n’avait jamais fait autant de bien. Après d’interminables mois de lutte contre un cancer dont elle avait enfin fini par triompher, ce retour aux usages simples de la vie était la meilleure des récompenses. Bullard -son chien- était aux anges de sentir sa maîtresse à nouveau sur pied, il était d’autant plus enthousiaste qu’il pressentait l’imminence d’une bonne longue ballade comme il commençait à en oublier l’habitude. La laisse à peine attachée, le berger allemand se dirigea sans plus attendre vers le couloir, il se plaça sagement devant la porte d’entrée de la maison. Fidèle à son habitude, sa joie était palpable mais totalement contrôlée. L’animal était un parfait exemple de la croyance populaire selon laquelle le chien ressemblait à son maître : Il était calme, discret et doux, il avait l’œil malicieux, indice de la présence d’une bonne dose d’intelligence canine chez lui.

La jeune retraitée et son compagnon à quatre pattes entamèrent leur promenade. Ils prirent la direction des étangs de la Gîte, situés non loin de chez eux. Ils marchèrent quelques instants, le décor changea pour un cadre plus bucolique. Réjane ne manqua pas de se confier à son compère muet :

« Nous revoilà, mon petit Bullard. Tu ne peux pas savoir à quel point ça me fait du bien de me retrouver ici  avec toi, rien que tous les deux. Je ne regrette pas de m’être battue contre cette saleté de cancer. J’espère que tu es en forme car je compte bien profiter de ce moment. Je ne compte pas suivre les conseils d’Edmond, je suis assez restée enfermée pour tout le restant de ma vie. Nous sommes partis pour un tour du Monde. Ne t’en fais pas Bullard, je plaisante, nous sommes simplement partis pour un tour du parcours de 3 km, voire un peu plus si affinités. »

Les prédictions de Réjane se vérifièrent, la marche se prolongea. La femme mature se délectait de chaque aspect de cet environnement extérieur qui lui avait tant manqué. Du bleu azur du ciel ensoleillé au ballet volant d’un couple de pies en passant par les quelques bourdonnements des insectes encore en activité à cette période de l’année. Tout était matière à s’extasier. Autant de belles choses à contempler, à savourer, autant de belles choses qui lui faisaient oublier les tracas de son quotidien.

Car si Réjane était guérie, la souffrance n’avait pas tout à fait quitté le foyer : Son mari Edmond -pourtant en bonne santé physique- avait été fortement affecté par la maladie de son épouse. Lorsque le cancer de Réjane avait été diagnostiqué, son attitude réconfortante avait rapidement laissé place à une déconfiture incontrôlable, le réduisant peu à peu à l’état de larve. Il n’était plus que l’ombre de lui-même, il avait perdu la jovialité qui l’avait toujours caractérisé. Il portait en permanence un masque, celui d’un mort en sursis. La retraitée ne lui en voulait pas, elle avait toujours été l’élément le plus solide de leur couple et elle en était bien consciente. Le fait d’avoir dû affronter cette épreuve compliquée pour deux n’avait fait que renforcer ce sentiment.

Sa maladie était derrière et l’état de son mari la préoccupait, mais pas en ce moment précis. Elle avait décidé de vivre et pour fêter cette résolution, elle entreprit de rallonger davantage sa ballade : Elle retourna chez elle et fit rentrer son chien pour repartir seule dans l’autre sens en direction du cimetière de Wavrin. Elle n’était pas familière avec ce genre d’endroit mais entra dans l’enceinte avec assurance. Elle trouvait la démarche de visiter les morts symbolique. Elle qui avait bien failli les rejoindre. La place était déserte, à l’exception de deux hommes. Le premier foulait  les allées, certainement à la recherche d’une tombe en particulier. L’autre était immobile, mais trop lointain pour que Réjane puisse déchiffrer une quelconque attitude de sa part. De prime abord, elle ne prêta pas attention aux deux autres visiteurs. Elle préféra étudier la population silencieuse reposant en ces lieux. Elle soliloqua au fur et à mesure qu’elle déambulait entre les rangées :

« Tant de noms et autant d’histoires vécues, certaines ordinaires, d’autres plus originales. Mais un même destin pour chacune d’entre elles : l’oubli.

Tiens, et ça, qu’est-ce que c’est ? Certaines pierres tombales sont retirées… Il faut croire que ces familles n’avaient pas assez d’argent pour offrir le repos éternel à leurs aïeuls. C’est à la fois triste et ridicule. »

En poursuivant son passage en revue des sépultures, Réjane arriva au niveau du visiteur immobile. Elle ne le remarqua qu’au dernier moment et manqua de sursauter lorsque sa silhouette pénétra son champ de vision. Elle le reconnut tout de suite, il s’agissait de La Tige. La Tige était un personnage connu comme le loup blanc à Wavrin. Un homme un peu benêt, pas bien méchant et aussi grand que maigre : Ses deux mètres devaient peser aux alentours de soixante-dix kilos. Au-delà de son apparence peu commune, il dégageait un certain mystère et portait invariablement des vêtements et un chapeau noirs. Les jeunesses wavrinoises le surnommait d’ailleurs l’homme en noir. La Tige se tenait devant le seul emplacement de la rangée sans la moindre tombe. Le contrat de la concession avait dû expirer depuis un moment. L’homme se tourna vers Réjane, un sourire béat :

« Ca va être l’heure de l’émission, vous êtes venue pour l’écouter vous aussi ? »