Une demi-heure plus tard, au même endroit.

Le trio d’adolescents était à son tour devant la brouette. Mélissa avait écouté l’émission de la veille. Elle avait découvert l’existence de Wavrin FM en laissant trainer une oreille dans le train : les quatre copines et commères qui sévissaient dans son wagon habituel étaient fans de cette nouveauté. Elles en discutaient régulièrement. Enthousiasmée par l’émulation autour de cette station radio d’un style singulier, la jolie rousse avait invité Hugo et Nathan à l’accompagner. Outre le besoin d’assouvir sa curiosité, cette sortie était également un bon prétexte pour eux se réunir, ce qui devenait de plus en plus rare ces temps-ci.

La lumière du jour se raréfiait déjà, ce qui n’entachait en rien l’excitation de la jeune femme. Elle se pencha pour rechercher la mystérieuse inscription gravée sous la brouette. Elle la trouva en quelques secondes, la lut à voix haute et se réjouit :

« C’est dommage que vous n’ayez pas écouté l’émission d’hier. Je vous avais pourtant prévenu que c’était intéressant.

– Intéressant ? Objecta Hugo. Qu’est-ce qu’il y a d’intéressant ? C’est juste un message à la con gravé sur une brouette à la con.

– Oui forcément ça ne parle pas de foot mon doudou alors ça t’ennuie, ironisa Mélissa.

– Vu comme ça, ça ne semble pas tellement palpitant, nous sommes d’accords Hugo. Malgré tout, c’est intriguant. Il est gravé 1909, et si cette brouette avait bien cet âge ? Elle ne semble pourtant pas très ancienne… C’est bête que je ne puisse pas écouter cette fameuse émission. J’ai lu les retours sur le groupe Facebook de la ville, ça a l’air génial. Je ne sais pas si je pourrai décaler mes cours particuliers de maths, ce n’est pas terrible comme excuse, confia Nathan.

– Je pourrais toujours te l’enregistrer, proposa l’adolescente. »

Nathan accepta d’un hochement de tête. Il jubilait intérieurement de constater à quel point Mélissa portait déjà cette émission dans son cœur, alors même qu’elle ne l’avait écoutée qu’une fois. Cela le confortait dans son idée qu’il y avait quelque chose d’encore plus fort à réaliser avec Wavrin FM. Il voulut l’interroger davantage sur son ressenti en tant qu’auditrice mais un élément extérieur troubla la quiétude du trio. Mélissa s’emporta avec vigueur à l’encontre d’un homme d’une quarantaine d’année qui promenait son chien une dizaine de mètres plus loin :

« Hey dites-donc, vous avec votre chien là ! Vous le laissez chier sur le trottoir et vous ne ramassez pas ? »

L’homme – d’une silhouette plutôt balourde – lança un regard placide à l’adolescente, une manière silencieuse de lui répondre ‘Je t’emmerde !’, puis lui tourna le dos. Mélissa jeta un œil en direction d’Hugo, ce dernier lui fit un clin d’œil. L’adolescente reprit de plus belle, d’une voix aussi perçante qu’elle était en colère :

« Hey gros porc dégueulasse ! Ramasse ça tout de suite, sinon… Sinon tu le regretteras, je te l’assure ! »

L’homme ne se retourna pas, il s’éloigna calmement du lieu du forfait malodorant de son chien. Il ne prononça pas le moindre mot. En guise de réponse, il se contenta de lever sa main en déployant son majeur.

« Toi mon gros, tu vas le payer ! Murmura Hugo. »

Un autre jeu de regard furtif entre les deux tourtereaux s’ensuivit. Quelques instants plus tard, Hugo sortit son téléphone de sa poche. Il le consulta et demanda à Nathan de raccompagner Mélissa chez elle : il allait devoir rendre visite à son cousin de toute urgence, il avait eu un problème. Il s’éclipsa en solitaire. Mélissa et Nathan partirent dans le sens opposé en direction de la maison de la jolie rousse.

Nathan était loin d’être idiot. Il avait bien compris que ceci n’était qu’un mensonge. Surtout qu’il savait que le téléphone de son meilleur ami n’était pas réglé en silencieux et il ne l’avait pas entendu bipper : Hugo n’avait absolument rien reçu de la part de son cousin. De plus, la complicité entre Mélissa et Hugo avait refait surface. Il savait qu’Hugo était un Justicier Wavrinois. Il savait également que Mélissa voyait ce groupe d’un très mauvais œil. Peut-être que Mélissa avait finalement eu confirmation que son prince charmant en faisait partie. Peut-être que par amour, elle avait toléré qu’il continue à s’impliquer là-dedans. Peut-être même qu’elle avait finit par intégrer elle-aussi les Justiciers. Nathan opta pour la solution de facilité, il fit mine de n’avoir rien vu. Il se contenta de raccompagner l’adolescente chez elle et de s’imaginer ce qui allait arriver au ‘gros porc dégueulasse’ en réponse à son manque de civisme.

Nathan eut la réponse à cette question dès le lendemain : Le ‘gros porc dégueulasse’ se plaignit sur le groupe Facebook de la ville de s’être fait vandalisé sa devanture de maison. Il publia une photo de la porte de son garage sur laquelle était inscrit en lettres peintes en couleur marron ‘Je ne ramasse pas les crottes de mon chien !’. Il expliqua également que de la crotte de chien avait été écrasée sur sa porte d’entrée. Ce qu’il ne précisa pas sur internet, c’est qu’il avait également trouvé un texte imprimé de menace : ‘Nous t’avons à l’œil, la prochaine fois que tu ne ramasses pas la merde de ta saleté de clébard, nous te la ferons bouffer, et sans couvert !’ Hélas pour lui, la plupart des internautes donnèrent raison aux Justiciers. Les quelques personnes prenant sa défense se firent rabrouer par les autres. Le ‘gros porc dégueulasse’ regretta très vite d’avoir publié l’objet de son humiliation sur le web.

Par cette action, la popularité des Justiciers Wavrinois connut une nouvelle poussée de croissance.