Le lendemain matin vers 7h30, dans le train.

La moue de Mélissa s’accentuait au fur et à mesure que le train quittait la gare de Wavrin. Son intuition se confirmait, Hugo avait raté le train. Il faisait le mort : il n’avait répondu à aucune des sollicitations par SMS de sa petite amie. Ce n’était pas la première fois qu’il lui jouait ce coup mais la conséquence était invariablement la même. Cela rendait la jolie rousse de très mauvaise humeur. En guise de dernier espoir, elle inspecta les alentours du passage à niveau depuis une des fenêtres du wagon. Juste au cas où elle distinguerait la silhouette de son amoureux, là où les retardataires avaient l’habitude de chuter lorsqu’ils se rendaient compte que la montre les avait battus. Non, pas le moindre signe de lui.

Alix – une amie de la mère de Mélissa – avait remarqué sa mine déconfite. La quarantenaire prenait ce train chaque matin et avait l’habitude de croiser le couple de tourtereaux. Traditionnellement, elle leur disait bonjour, question de bienséance, puis les laissait tranquille. Respectant le semblant d’intimité qu’un train propose en pleine heure de pointe. Pour ne pas déroger à sa règle tacite, elle s’était installée à bonne distance, sur une autre banquette. Le train atteignit rapidement sa vitesse de croisière. Alix se leva pour s’installer sur l’un des rares sièges vacants de la rame, celui faisant face à l’adolescente :

« Une dispute ? Questionna Alix.

– Mmm, non, pire, monsieur fait le mort. Il ne répond à aucun de mes messages, il joue avec moi. Qu’est-ce que ça m’énerve ! Confia la jeune femme.

– Peut-être que tu manques de patience. Il doit bien avoir une raison. Ta maman dit qu’Hugo n’est pas un garçon si terrible sous ses aspects de futur grand macho. Elle doit avoir raison. Tu aurais pu tomber amoureuse de bien pire. Par exemple, tu aurais pu tomber amoureuse d’un de ces jeunes qui se sont fait corriger cette nuit près de l’église, tenta de réconforter la quadragénaire.

– Des jeunes qui se sont fait corriger ? De quoi tu parles ?

– Et bien, ça se voit que tu es dans ta bulle, railla gentiment Alix. Tout Wavrin en parle ce matin. Même ici, dans ce wagon, tu n’as pas fait attention ? Pour une fois que les conversations du groupe de pipelette derrière nous ne tournent pas autour du temps pourri ou de la couleur des derniers rideaux que Béa a acheté. Je me surprends même à vouloir les écouter, c’est une grande première. »

Alix lui résuma le peu qu’elle savait à propos de l’affrontement nocturne en face de l’église. Une fois l’adolescente à niveau, elles écoutèrent attentivement le dialogue dispensé par le quatuor de commères d’une cinquantaine d’années :

« […] Des pistolets de paintball, ce sont des jouets ça, non ? Ce n’est pas possible que des adultes aient pu régler ce problème avec ce genre de gadget, exposa la première.

–  Si je t’assure Martine, rétorqua la deuxième. Ce sont les Justiciers Wavrinois qui ont fait le coup. Ma fille habite juste à côté de la mairie : elle a vu toute la scène depuis sa chambre. Elle s’en veut de ne pas avoir filmé, elle n’y a pensé qu’après coup.

– C’est exact, approuva la troisième. Ça ne parle que de ça sur le groupe Facebook ce matin.

– Tu me fais rire Sergine. Toi et ton Facebook. C’est vrai que si c’est dit sur Facebook, alors c’est très sérieux, ironisa la quatrième.

– N’empêche que c’est un bon moyen de se tenir informée, justifia Sergine. Même s’il faut savoir faire le tri car certains wavrinois ont tendance à se lâcher. Parfois ça peut aller vraiment loin pour des queues de cerise. Je vous avais raconté l’histoire du débat sur les trous dans le pain de la boulangerie ?

– Oh oui, tu nous en a parlé, et pas qu’une fois, abrégea Martine. Mais dis-moi Louise, qu’en penses ton mari, lui qui est à la mairie ? Ils en parlent des Justiciers ?

– Jusqu’à cette nuit il ne prenait pas le truc au sérieux. Depuis ce matin c’est différent. Là il a une réunion exceptionnelle avec le conseil d’administration à ce sujet. Je n’en sais pas plus pour le moment, par contre j’aurai très certainement des nouvelles choses à raconter demain matin dans le train, sourit Louise.

– Ce n’est pas une mauvaise chose, ça met de l’animation dans la ville. Bon, on se retrouve avec des parkings bariolés de peinture, mais si ça peut calmer les ardeurs de ces petits cons qui se croient tout permis, alors c’est parfait ! Ajouta Martine.

– Ça commence comme ça, pour le moment ça arrange les honnêtes citoyens, mais ce truc risque de mal tourner, je ne la sens pas cette affaire, confessa Louise. Quelqu’un a-t’il déjà vu un de ces Justiciers ?

– Ma fille m’a dit qu’ils avaient des cagoules, ils étaient méconnaissables. Elle a aussi ajouté qu’ils avaient une organisation quasi-militaire. L’un d’eux a certainement dû faire carrière dans l’armée. En tout cas, elle leur en est reconnaissante, après leur passage, le quartier était d’un calme absolu. Le groupe de racailles est reparti la queue entre les jambes, dans un silence de cathédrale. »

La conversation se transforma en une partie de ‘devine qui c’est ?’ ; Chacune des quinquagénaires proposant ses hypothèses quant à l’identité des membres des Justiciers Wavrinois. A compter cet instant, un doute oppressant envahit l’esprit de Mélissa. Elle tenta de se convaincre que l’absence de son bienaimé n’était qu’une pure coïncidence. Hélas, elle n’y parvenait pas. Rapidement, elle en fut convaincue : Hugo était lié à cette action d’éclat dont toute la ville parlait. Elle repensa à une conversation qu’elle avait eue quelques semaines plus tôt avec lui. Il lui avait assuré qu’il s’était rapproché des Justiciers par curiosité mais qu’il s’en était vite éloigné car il n’adhérait pas à leur idéologie. Elle avait été bien naïve. Elle se sentit idiote, elle se sentit trahie. Une larme de colère coula le long de sa joue.