Dans la nuit de jeudi à vendredi, à 2 heures du matin.

Hugo éprouvait quelques difficultés à trouver le sommeil. A l’aide de son téléphone portable, il se connecta au forum privé des Justiciers Wavrinois. Il fût surpris d’y relever une activité plutôt anormale au vu de l’heure tardive. Huit membres débattaient au sujet d’un tapage nocturne : des jeunes squattaient le fond du parking en face de l’église, ils buvaient et chantaient à tue-tête. Plus les minutes s’écoulaient et plus les chants ressemblaient à des hurlements. Un tapage nocturne en bon et due forme.

Panda était aux premières loges, il vivait dans le quartier où sévissaient en ce moment-même les fauteurs de trouble. Depuis la fenêtre de sa chambre, il pouvait voir le parking. Il était de ce fait le membre le plus actif sur le forum. Moustique – le chef du groupe – était lui aussi connecté, il était enthousiaste : cette situation offrait une occasion en or d’agir pour le bien de sa ville chérie. Hugo ne pris aucunement la peine de lire la tonne de messages préalablement postés sur le forum. Il demanda un rapide résumé de la situation. Panda s’en chargea volontiers :

« Un groupe de branleurs fout la merde sur le parking de l’ancien Lidl. Ces cons là se sont foutus bien au fond, dans l’obscurité, il est difficile de les voir. Ils ont réveillé tout le monde, je vois beaucoup de lumières s’allumer dans le quartier mais personne n’a osé intervenir. Cela fait bientôt une heure qu’ils gueulent comme des putois. On est jeudi soir mais ça m’étonnerait fort qu’ils sortent d’une soirée étudiante : ces gars-là n’étudient plus depuis la sixième, c’est certain. Bref ; après avoir insisté, les voisins ont réussi à faire déplacer la gendarmerie. Je ne sais pas ce qu’ils leur ont dit mais ça n’a pas été très efficace. Cinq minutes après leur passage, c’était reparti pour un tour. C’est à nous d’agir. On ne peut pas laisser passer ça. »

Moustique proposa une sortie musclée pour leur donner une bonne leçon. Panda adhéra instantanément à cette idée. La totalité des Justiciers connectés accepta d’intégrer l’escouade improvisée. Hugo céda une seconde fois à la pression de groupe, il se laissa embarquer dans cette nouvelle expérience qu’il redoutait.

Deux voitures des Justiciers tournèrent dans Wavrin pour collecter ses miliciens de l’ombre. Hugo parvint à s’éclipser discrètement de chez lui pour embarquer à bord de l’une d’elle. Ils étaient huit membres parés à agir. Le neuvième était à bord d’un troisième véhicule de guet, garé à proximité du carrefour de la rue Achille Pinteaux. Cette rue en sens unique menait à l’église, de cet endroit stratégique, il pouvait alerter ses camarades de l’éventuel retour des gendarmes. Tout était prêt pour la mission ‘Dératisation nocturne’. L’escouade se gara un peu plus loin dans la rue Pinteaux, en amont de leur cible. Chacun s’équipa de sa cagoule afin de préserver son anonymat ainsi que d’une paire de lunettes protégeant hermétiquement les yeux. Puis les deux voitures reprirent la route. Le parking comptait une entrée et une sortie donnant sur l’unique rue qui la bordait : A l’exception de ces deux passages et de la cinquantaine de mètres de trottoir qui les séparaient, il n’y avait aucune autre échappatoire pour les jeunes. Le parking était entouré de murs infranchissables.

Les deux véhicules pénétrèrent dans l’enceinte du parking à vive allure. La première par l’entrée. La seconde par la sortie, à contre-sens. Leurs feux de croisement révélèrent le groupe au fur et à mesure qu’ils roulaient en leur direction. Dans le but de mettre davantage de pression sur leurs cibles, les deux chauffeurs allumèrent leurs feux de route. Ils découvrirent la véritable composition du groupe de jeunes à qui ils avaient à faire. Ils étaient une douzaine dont l’âge oscillait entre 20 et 30 ans. La mise en scène des Justiciers ainsi que les pleins-phares projetant une lumière agressive dans les yeux des fauteurs de troubles les immobilisa de manière efficace. Moustique ouvrit sa portière – côté passager – et se tint debout derrière elle. Aveuglés, les jeunes ne le voyaient pas, ils ne bronchèrent pas. Le chef des Justiciers ouvrit les hostilités verbales, d’un ton narquois propice à la situation et à sa situation de force malgré le surnombre de son groupe d’adversaires :

« Messieurs dames ! Ah non pardon, messieurs uniquement. Et c’est fort logique que vous ne soyez pas accompagnés vu ce que vous êtes. Nous sommes les Justiciers Wavrinois. Si vous l’ignorez – ce qui est logique vu vos tronches d’ignorants – c’est nous qui avons débarrassé la ville de ces saloperies de gitans. Inutile de vous dire que nous nous sommes fait une spécialité de chasser tout nuisible tel qu’il est. J’ai le regret de vous informer que vous causez du tort à notre belle cité, par conséquent nous allons devoir vous éliminer. Toutefois, comme nous sommes avant tout des personnes d’une grande clémence, nous allons vous laisser la nuit pour réfléchir à votre avenir. Bien sûr, vous méritez une bonne leçon et nous ne sommes pas les seuls à le penser. Vous voyez toutes ces fenêtres allumées dans le quartier. Ce sont autant de personnes qui aimeraient vous en coller de bonnes dans la figure, voire pire encore. Et oui, ce n’est pas parce que vous profitez d’une injuste impunité que personne ne vous déteste. Oh, pardonnez-moi, j’utilise des mots certainement trop compliqués pour vous. Je vais vous traduire cela en langage ‘cassos’ : Vous faîtes chier le monde, alors vous allez prendre cher. C’est parti pour le tarif de nuit. Allez les gars, à votre tour de vous amuser, balancez leur la sauce ! »

Avant même que le groupe de fauteurs de trouble à moitié éméché n’eut le temps de comprendre ce qu’il leur arrivait, le son de plusieurs portières qui s’ouvrent retentit. Les Justiciers balancèrent des grenades lacrymogènes sur la douzaine de gêneurs. Ces derniers ne s’y étaient pas préparés et en subirent les effets maximums. Leurs yeux furent envahis de larmes. Ils se plièrent en deux et se mirent à tousser. Certains eurent certains problèmes de respiration, leur souffle était coupé. Les Justiciers ne comptaient pas en rester là. Ils sortirent des armes de paintball des voitures et se mirent à canarder dans le nuage chimique formé par les grenades. Ils ne voyaient plus leurs cibles mais cela n’entachait en rien leur enthousiasme. Chaque rafale de billes de peinture tirée en direction du groupe de gêneurs leur procurait un sentiment de satisfaction.

A l’issue d’une minute de concentré de pure violence colorée non létale, les Justiciers cessèrent le feu. Malgré un fond de musique composé de toussotements, le calme revint. Moustique en profita pour conclure :

« C’est tout pout cette nuit, bande de petits merdeux. Ne nous obligez pas à vous retrouver car la prochaine fois nous aurons autre chose que du lacrymo et de la peinture. Allez, bonne nuitée les petiots ! »

Alors que Moustique se retournait pour rentrer dans la voiture, un des jeunes – les yeux toujours rouges emplis de larmes – fonça vers lui à toute vergogne, un couteau à la main. Hugo l’aperçut assez vite et chargea l’agresseur sur son flanc avant que l’arme blanche n’atteigne sa cible. D’une carrure imposante pour un adolescent, Hugo parvint aisément à provoquer sa chute. Le couteau s’échappa de la main du jeune fauteur de trouble et tomba au pied de Moustique. Ce dernier le ramassa, puis ajouta :

« Confisqué ! Tu aurais pu blesser quelqu’un, crétin !»

Il ordonna à l’escouade de ne plus s’attarder. Les deux voitures quittèrent le parking à vive allure, abandonnant le groupe de nuisibles nocturnes humiliés. Dans la voiture de tête, Moustique remercia chaleureusement Hugo de lui avoir évité une déconvenue qui aurait pu lui être fatale. Moustique en devait une à Scorpion.