Le lendemain vers 17h, dans le cimetière de Wavrin.

Fidèle au rendez-vous, La Tige était déjà présent lorsque Réjane pénétra dans l’enceinte du cimetière. Il patientait devant le fameux emplacement sans pierre tombale et accueillit la retraitée d’un sourire sincère. Il ouvrit la bouche dans le but d’échanger quelques mots mais le son de chasse d’eau synonyme de démarrage de l’émission retentit. Son regard se tourna alors vers le sol pour y porter toute son attention. Réjane s’en amusa. Elle connaissait déjà le déroulé de cette diffusion spéciale : Nathan et elle en avaient convenu ensemble. Dès le moment où le jeune homme –sous couvert de son ingénieux système pour rendre sa voix particulièrement grave- entama son émission, Réjane guetta au mieux les réactions de La Tige.

« Bonjour à tous, je suis le mort anonyme et je suis ravi de vous retrouver dans notre bon vieux cimetière de Wavrin. Comme chaque semaine, je vais vous parler de notre chère bourgade et de ses habitants. Mais avant toute chose, je dois vous annoncer qu’aujourd’hui est un jour particulier… C’est la dernière fois que j’anime cette émission et j’espère que vous profiterez bien de cette dernière. J’aimerais d’ailleurs la dédicacer à l’homme en noir : toi qui es rapidement devenu mon public assidu, j’ai eu beaucoup de plaisir à partager cette expérience avec toi. J’ai également une surprise pour toi, je te l’offrirai en fin d’émission. »

Le visage de La Tige se chargea rapidement d’émotions et Réjane n’eut aucun mal à le constater : il trahissait à la fois la stupéfaction, la fierté et l’amertume. De ces sentiments, la nostalgie était celui qui transparaissait le plus, même pour un personnage connu pour sa bonhomie. La retraitée s’attendait à ce que La Tige s’interroge sur les origines de cette étrange radio, surtout après un tel clin d’œil. Rien à faire, l’homme en noir ne se pencha pas plus dessus qu’au premier jour. Ce dernier se contenta d’écouter, en bon spectateur sans arrière-pensée qu’il a toujours été.

Le programme se déroula sans encombre : quelques fausses nouvelles issues de l’imagination débordantes du jeune homme couplé de quelques véritables infos locales et l’affaire était pliée : la Tige se voyait administrer sa dernière dose de l’étrange émission qu’il chérissait tant. Avant de ‘rendre l’antenne’, Nathan –alias le mort anonyme- se chargea d’offrir la fameuse surprise qu’il avait promise à son fidèle auditeur :

« Mon très cher homme en noir, j’imagine que tu dois être déçu de savoir que c’est la dernière fois que tu m’entends. Ma surprise va te plaire. Je ne t’ai pas tout dit : il s’agissait bien de la dernière émission, mais dans ce format. Comme tu dois te douter, je ne suis pas un esprit défunt, je suis au contraire une personne bien vivante. Tu me connais, tu m’as déjà vu et tu me croises régulièrement dans la rue. Je ne peux te donner mon identité, tout du moins pas pour le moment car j’ai un autre projet en vue et j’ai besoin de conserver cet anonymat. Ce projet va te plaire, il est bâti sur le même principe : La semaine prochaine, je diffuserai une véritable émission de radio. Même heure, sauf que tu pourras l’écouter depuis ton poste radio. La fréquence n’est pas compliquée à retenir, 100.0 FM. L’émission sera plus longue, elle durera une heure. Si tu aimes la première, alors tu pourras passer le mot. De manière rigolote, c’est toi qui décidera si Wavrin FM -la radio 100% wavrinoise- mérite d’être écoutée. Tu seras son ambassadeur.

Il me reste maintenant à rendre l’antenne et à rendre le repos éternel à mes chers voisins. La vie continue. »

Cette dernière nouvelle revigora La Tige. Il était heureux et une fois de plus, Réjane n’eut aucune difficulté à s’en rendre compte. Son sourire lui faisant rarement défaut était bel et bien de retour. Il se tourna vers la retraitée et annonça, enthousiaste :

« Vous avez entendu ? Ce n’est pas fini ! C’est génial !

– En effet, tant mieux, moi qui venais à peine de découvrir cette pépite, je serais restée sur ma faim. Ajouta Réjane.

– Vivement la semaine prochaine ! Une heure d’émission, ça sera encore meilleur, j’en suis sûr, enchérit l’homme en noir. »

La douce euphorie de La Tige déteignit sur la femme d’âge mûr : cette dernière se mit inconsciemment à adopter le même type d’attitude. Elle l’observait se réjouir et songea un instant ‘Ah s’il pouvait y avoir plus d’innocents sur Terre, plus de personnes comme lui. Quel régal de le voir heureux. Heureux pour finalement bien peu de choses. Oui, cela vaut le coup de lancer Wavrin FM, même si ce n’est que pour lui.’

La Tige interrompit l’instant de béatitude de Réjane :

« Dites-moi Réjane, vous n’avez pas envie de découvrir qui est derrière tout ça ? »

Cette question posée d’un ton léger mais non dénué de sérieux fit sursauter intérieurement la retraitée. En revanche, elle soulagea cette dernière. Cela prouvait que –sous son aspect légèrement benêt- ce grand bonhomme éprouvait quand même un minimum de curiosité. Cela le rendait plus ‘normal’. Les lèvres de l’aînée s’affaissèrent légèrement, puis elles reprirent la courbure caractéristique d’un visage jovial. Réjane joua le jeu :

« C’est vrai que c’est intriguant. Se dire que ce mystérieux animateur radio est quelqu’un que nous croisons tous les jours à Wavrin… Et qui semble savoir qui l’écoute. Enfin… Il sait que vous l’écoutez, pour moi, rien n’est sûr. A moins qu’il nous voie en ce moment même. Peut-être habite-t-il en face du cimetière, dans une des maisons rue Faidherbe. Il nous observerait en ce moment-même depuis une fenêtre de l’étage. »

Prenant l’hypothèse de la retraitée au sérieux, La Tige se tourna immédiatement vers les maisons en question. Ses yeux scrutaient les différentes fenêtres des façades de la rue Faidherbe. L’obscurité de cette fin d’après-midi de décembre n’était pas d’un grand secours pour l’homme en noir : son enquête visuelle était vaine. De plus, les rares fenêtres dont la persienne n’était pas baissée ne trahissaient aucune présence.

Après quelques dizaines de secondes d’inspection, La Tige se tourna de nouveau vers Réjane et lui chuchota, comme s’il voulait échapper à l’éventuelle écoute d’un espion :

« Ce n’est pas grave si nous ne le démasquons pas. L’important, c’est qu’il continue, il est doué. »