2 semaines plus tard, mardi soir chez Réjane et Edmond.

Toujours aussi apathique depuis la découverte du cancer de son épouse, Edmond ne daigna pas décrocher le téléphone. Cela faisait pourtant une bonne vingtaine de secondes que les sonneries se succédaient. Les yeux du retraité étaient rivés sur la télévision, le flot d’images l’avait rendu hermétique aux sollicitations de ses contemporains. Réjane céda une fois de plus. Elle déserta la cuisine pour saisir le combiné placé à portée de bras d’Edmond. Habituée, elle s’abstint de soupirer pour mieux s’intéresser à ce coup de fil. Elle ne chercha pas non plus à demander à son époux de réduire le volume sonore de sa maîtresse électronique. Elle regagna la cuisine.

Quelques minutes plus tard, Réjane revint dans le salon pour y reposer le téléphone. Puis elle s’adressa à son mari :

« Edmond ? Tu te souviens lorsque nous avons démarré notre vie commune, nous étions jeunes et pauvres. Je donnais des cours particuliers de maths pour nous faire un peu d’argent de poche. J’ai envie de m’y remettre, pas pour l’argent mais juste parce que mon métier commence à me manquer. »

L’homme dispensa un bref hochement de tête comme unique réponse. C’était triste mais cette distance n’affecta pas Réjane. Ou plutôt, cela ne l’affectait plus. Depuis sa guérison, elle était devenue plus solide que jamais : elle se sentait presque invincible. Même si son époux était aussi éloquent qu’une huître, elle profita du zeste d’attention qu’il semblait lui porter en ce moment même. Elle reprit :

« C’était une maman au téléphone. Son fils est au lycée et il a des difficultés en maths, elle me demande si je peux l’aider. Il viendrait ici un soir par semaine. Nous ferions ça dans mon havre au grenier, tu ne serais pas embêté. J’ai envie d’accepter. J’aimerais avoir ton accord. Ça te va ? »

Ce que Réjane nommait son havre était un espace qu’elle avait aménagé au grenier. C’était son sanctuaire. Il n’y avait rien de bien particulier si ce n’était un bureau, quelques bibliothèques fournies en livres –en particulier de la science-fiction- et un fauteuil confortable. Un placard renfermait quelques cartons de vieilleries et autres souvenirs à l’importance relative.  l’exception d’un ordinateur obsolète rarement utilisé, aucun autre objet ne fournissait le moindre indice à propos de l’année 2016 en cours. Si Réjane était d’un naturel sociable, elle avait parfois besoin de s’isoler dans son espace pour se déconnecter de tout, pour se ressourcer. Une règle tacite interdisait à Edmond d’y monter.

« D’accord ! Valida laconiquement Edmond. »

L’ancienne prof savait que son mari approuverait sa requête. Elle lui avait demandé son avis par principe, car ils avaient toujours fonctionné ainsi. Plus que satisfaite par le coup de fil qu’elle venait de recevoir, elle retourna à la cuisine pour finir de préparer le dîner, un grand sourire illuminant son visage. Cet appel confirmait son bon pressentiment quant au projet qui accaparait ses pensées depuis plusieurs semaines : Wavrin FM allait prendre vie.

Réjane s’était renseignée sur le matériel permettant de diffuser dans un secteur restreint. Cela pour couvrir la ville de Wavrin, pas plus loin. Elle n’attendait plus que ce coup de fil pour se le procurer. Nathan avait joué le jeu, il avait suivi leur stratégie : il avait volontairement récolté de mauvaises notes en maths –matière dans laquelle il était plutôt bon- afin que ses parents lui proposent de lui payer des cours particuliers. Ces cours particuliers étaient le prétexte parfait pour réunir les deux complices. Ces deux-là auraient alors toute la latitude pour animer leur émission de radio pirate et anonyme dans d’excellentes conditions.

Ce soir, le dîner de Réjane s’annonçait bien plus savoureux.