Un mercredi après-midi d’octobre. Derrière l’église de Wavrin (commune de 7500 âmes du Nord de la France).

            « Et toi Nath ? Qu’en penses-tu ? »

Le couple d’adolescents qui composait à lui seul son cercle d’amis scrutait sa réaction : Nathan ne réagissait pas. Soit la question ne l’intéressait pas, soit il s’était évadé dans ses rêveries, une fois de plus. Hugo insista, il demanda à nouveau l’avis de son meilleur ami à ce sujet. Cette question était bien trop préoccupante à ses yeux pour être ignorée. Mélissa attrapa les mains de son soupirant et lui chuchota de le laisser tranquille. Fidèle à son tempérament indomptable, Hugo scotomisa le conseil de Mélissa et la repoussa gentiment pour se rapprocher du rêveur invétéré. Il prenait souvent un malin plaisir à le sortir de ses songes. Par ailleurs, il ne parvenait pas à comprendre comment il était possible de passer autant de temps le nez en l’air, cela sans réel but.

« Qu’est ce qui te fait rêver cette fois-ci Nath ? Interrogea le jeune homme.

– Mmm ? Bah… Comme d’hab. Quelque chose qui fera que tu te foutras de moi, balbutia Nathan. Tu as déjà remarqué ? Depuis qu’ils ont refait le clocher de l’église, il ressemble à un drôle de bonhomme avec un chapeau pointu.

– Qu’est-ce que tu me racontes là ? S’amusa Hugo.

– Regarde bien, reprit Nathan. En se plaçant face à une des quatre arêtes du clocher, comme c’est notre cas, nous avons tout pour son visage : Les deux horloges visibles forment les yeux, la meurtrière pour le nez, le triangle de tuiles sombres juste en dessous pour la bouche et bien entendu, le haut chapeau pointu pour habiller le haut du crâne en briques.

– Oh oui, je le vois ! S’extasia Mélissa en intégrant la conversation.

– Euh, OK, c’est bien sympa ton truc là mais il y a des sujets bien plus importants que ça, tu as entendu notre petit débat avec Mélissa ? »

Le ‘petit débat’ portait sur la présence de roms fraîchement installés entre l’école maternelle Jacques Prévert et ce que les wavrinois appelaient communément les vieux appartements. Ce n’était pas la première année que cette communauté de nomades installait ses dizaines de caravanes dans la ville. Mais à chaque fois la même rengaine : Discussions houleuses sur la tolérance… Ou plus souvent sur l’intolérance ; Tensions, critiques, plaintes et craintes. Aucun doute, à chacune de leur halte camping longue durée, les roms hantaient ici de nombreux esprits.

« J’ai vaguement entendu votre discussion, soupira Nathan. Et pour être honnête, je m’en fiche totalement. Si ces gens sont heureux de vivre différemment, tant mieux pour eux. Point barre !

– Oui, du moment qu’ils ne foutent pas le bordel chez nous, s’énerva Hugo. Ces sales gitans sont dégueulasses, ils vont chier au parc de la Deûle et laissent leur PQ partout. Tu devrais aller y faire un tour d’ici quelques jours, tu verras les cadeaux qu’ils nous laissent en échange de notre accueil !

– Notre accueil ? Oh oui, je vois, ironisa Nathan avant de corriger son compère. Et attention, ce sont des roms, pas des gitans. Ils ne s’apprécient pas tellement tu sais. »

Hugo hésita à renchérir mais le carillon de l’église se chargea de contenir sa fougue. La mélodie émanant du clocher annonça dix-sept heures et Nathan changea soudainement d’attitude. Il n’était nullement fâché avec son ami mais il devait partir. Il n’avait pas vu le temps passer et il lui fallait se dépêcher pour ne pas rater son rendez-vous hebdomadaire. Il salua chaleureusement le jeune couple puis il emprunta sans traîner l’étroite rue du Fouath. Les deux tourtereaux se retrouvèrent seuls, ils s’enlacèrent tendrement. La curiosité naturelle de Mélissa se manifesta :

« Dis-moi, tu ne sais toujours pas où il va ? Il n’a pas encore voulu te le dire ?

– C’est ça, confirma Hugo. Notre pote est quand même bien autiste dans son genre ! Il ne lâche rien à ce sujet, pas même à son ami de toujours. Tout ce que je sais, c’est que tous les mercredis à 17h, il s’enferme chez lui et il est injoignable. Je n’en sais pas plus.

– Ca m’intrigue tout ça. J’ai envie de savoir ce qu’il fabrique. Bientôt je le saurai, fais-moi confiance ! »